L'auteur
Phil Leblanc
— J'aime pas parler de moi !
— Mais le docteur Fleur t'a donné cet exercice, alors tu t'y colles !
— Qu'est-ce que tu veux que je raconte ? Que je sais pas faire le nœud de cravate et que mes chemises sont toujours trop grandes ?
— Mais non, abruti, parle plutôt de ton caractère ! Tout le monde se fout que tu sois fagoté comme un as de pique.
— Tu parles comme ma mémé. Qu'est-ce que je peux faire ? Je sais pas quoi faire...
— Et toi tu cites Godard pour faire le malin. Tu crois que j'ai pas reconnu Pierrot le fou ?
— Juke, lâche-moi la grappe. Bordel faut que j’me raconte, et je sais pas par quoi commencer.
— Ben parle des chats, de la pop. Merde c'est toi l'écrivain. Raconte tes amours. Les vrais.
— Ouais, ça me fait penser à The Lovecats des Cure. Tu savais que j'ai tenu le stand de merchandising pour eux à Lyon, y a un bon paquet d'années ? Je pensais me faire un max avec les pourboires, au final je me suis gouré et j’ai rien gagné, sauf la musique. Quant à mes amours, j’ose pas. J’ai les yeux qui piquent rien que d’y penser.
— Trop sentimental. Et magne-toi faut pas faire plus de 400 mots !
Juke roule doucement vers la cuisine, il me joue American Tunede Paul Simon.
« And I dreamed I was dying »
J'ai rêvé que mon âme s'élevait soudainement. Comme j'aimerais pouvoir sortir des phrases aussi belles !
Le chat en montant sur le canapé renverse un bouquin : Liberté pour les ours. Il se casse vite fait sur la terrasse.
Le soleil est passé de l'autre côté, du bois de Boulogne vers le Mont-Valérien. Le soir tombe vite.
— J'ai rien dit de moi, Juke.
— On s'en tape Phil. Puiiiik !
— Docteur Fleur va râler. Tu lui expliqueras ?
Je pourrais raconter les hôpitaux, les amis qui se battent avec moi contre les mauvais jours. La main de ma fille, chaude. Ma main à moi, accrochée au bras de mon amour.
— Je vais pas commencer à faire du sentimental, Juke, non ?
Il me répond pas.
Cet idiot s'est mis en veille.
Je suis bon pour finir ma tisane.
Flûte.
Les robots c'est chiant.

