Vous, d'abord
1. Si on enlève votre nom, votre métier et votre biographie officielle : vous êtes qui ?
Un mec qui essaie de construire un avion avec une échelle en bois et un moteur de tondeuse, dont la vie a été chamboulée d’abord par le Japon, où je me suis rendu quinze fois au moins, puis par une femme dont je suis tombé amoureux en 2008.
2. Quel enfant étiez-vous ?
Je me cachais dans la forêt pour avoir la paix. Je jouais tout seul à la grande armée de Napoléon derrière notre bâtiment. Je lisais n’importe quoi, de la Bibliothèque verte aux romans sirupeux de Mazo de la Roche, rangés à côté de la télé. Je faisais le malin pour que les filles me regardent. Le soir, je me racontais des histoires pour m’endormir.
3. Qu'est-ce qui vous a construit — ou abîmé — suffisamment pour que vous vous mettiez un jour à écrire ?
Construit : mes lectures, imaginer que la vie est un roman, et constater qu’il m’arrive souvent des choses extraordinaires. Mes amours, ma femme et mes filles.
Abîmé : le décès de mon père quand j’avais 17 ans, de ma petite sœur il y a 4 ans et demi. Toutes ces sales maladies qui nous tombent dessus. Au moins en écrivant, on décide.
4. Vous souvenez-vous du premier livre qui vous a vraiment fait quelque chose ? Pas nécessairement le meilleur : celui après lequel vous n'étiez plus tout à fait le même.
Le Jardin des supplices, d’Octave Mirbeau, que j’avais piqué dans la bibliothèque de mon père et un livre de la collection Or qui appartenait à la voisine du dessus dont j’ai oublié le titre et le thème mais pas la sensation de plonger dans un univers incroyable.
5. Et du premier livre qui vous a donné envie d'écrire ?
Mort à crédit. Bouquin corné, sorti du manteau dans le 67 bondé jusqu’au métro. La pluie sale, le ciel gris. J’y étais.
6. Qu'est-ce que vous aimez chez les gens ?
La gentillesse, la simplicité. Chez Lidl, la vieille dame qui laisse passer en souriant le gars avec sa carte d’invalidité. Des choses bêtes.
7. Qu'est-ce que vous supportez très mal ?
Moi, la plupart du temps.
8. Vous êtes plutôt nostalgique, inquiet du présent ou curieux de ce qui arrive ?
Nostalgique, un peu. Dans le présent parce que c’est obligé. Curieux de la suite, surtout.
Maintenant, le livre
9. Pourquoi fallait-il que vous écriviez celui-là ?
Parce que sinon je tombais.
10. Vous souvenez-vous du moment précis où il a commencé à exister ?
J’ai publié un bouquin autobiographique en autoédition en 2023. Je voulais faire la suite, rien de bon ne sortait.
Et puis une histoire est venue, ça coulait tout seul. Je l’ai transformée, arrangée, reconstruite. Elle n’est même pas dans le livre.
11. Entre le livre que vous pensiez écrire au départ et celui qui existe aujourd'hui, que s'est-il passé ?
Couper couper couper.
À la fin, de mon premier roman il ne restait qu’une novella courte. Alors j’en ai écrit une deuxième, que j’ai réduite comme une sauce sur le feu. C’était très dur !
Je me suis dit que je ne pourrais jamais faire de grands romans, mais j’avais plein d’histoires dans la tête.
Un lien s’est imposé entre elles, alors j’ai fait vite, très vite, et j’ai construit ce bouquin. Par réduction.
12. Quelle part de vous avez-vous mise dedans, y compris celle que personne ne saura reconnaître ?
Pour les sentiments, j’invente pas, je creuse. Un dentiste des pensées. Après, ça part en vrille. Je vois bouger mes personnages et je suis toujours surpris par ce qu’ils décident de faire.
Ils ont tous un peu de moi. Même la part la plus sombre.
13. Y a-t-il quelque chose que vous avez osé écrire et que vous n’auriez jamais réussi à dire ?
Oui. La vie, je ne sais pas par quel bout la prendre. Mais mes personnages se débrouillent avec. Ils font le boulot.
14. Quel personnage vous ressemble le moins ? Et lequel vous ressemble beaucoup plus que vous ne voudriez l'admettre ?
Antonio dans la Saint-Valentin est loin de moi mais c’est mon double négatif aussi. Colin est tour à tour râleur, malin, inconscient, amoureux et stupide. Y’a du Phil là-dedans.
15. À quel moment de l'écriture avez-vous pensé : « Ah, merde, là il se passe quelque chose » ?
Àla première page de chaque histoire, sinon j’arrête. Lorsque je rigole ou que je pleure comme un idiot en relisant certains chapitres.
16. Et à quel moment avez-vous eu envie de tout foutre à la poubelle ?
Quand une bêta-lectrice a trouvé mon travail tellement mauvais qu’elle a arrêté en cours.
17. Quelle scène, quel passage ou quelle idée était là depuis le début et devait absolument survivre jusqu'au livre final ?
Saint-Cloud. La villa, les maisons. C’est dans chaque histoire. Et la fin de la Saint-Valentin.
18. Qu'est-ce qui a disparu en cours de route ?
Des rebondissements et des digressions sans intérêt. Des bavardages, des commentaires. De la soupe, quoi.
19. Qu'aimeriez-vous que le lecteur ressente en refermant le livre — pas qu'il comprenne : qu'il ressente ?
Qu’il pense à quelqu’un : « Putain, faut que je l'appelle pour lui dire que je l'aime. Sa main, je veux la tenir. Fort. »
20. Et qu'est-ce que vous ne voulez surtout pas lui expliquer ?
Le sens de tout ça.
Votre petite cuisine
21. Vous écrivez comment : rituel obsessionnel, discipline militaire, chaos intégral, quand ça vient ?
Chaos, et mon mobile sur lequel je prends des notes et je reprends je rerereprends, partout.
J’ai lu des conseils de professionnels : « Il faut un premier jet, tout finir ! Même si ce n’est pas bon ! » Mais je n’y arrive pas, je corrige en cours, une virgule, un mot, une phrase, cela me donne la direction.
22. Silence absolu ou musique ?
Silence. J’entends plus rien quand j’écris.
23. Vous écrivez vite ou vous passez vingt minutes sur une virgule ?
Les deux, mon colonel.
24. Il y a une heure, un endroit, une boisson, une cigarette, un objet sans lequel ça marche moins bien ?
Sans mon PC et mon mobile, je n’y arrive pas. Une tisane, aussi.
25. Vous montrez ce que vous écrivez en cours de route ou personne n'a le droit d'approcher ?
Je ne montre pas, je veux pas déranger.
26. Quand vous relisez vos textes anciens, vous avez envie de les défendre, de les réécrire ou de vous cacher sous la table ?
Je les oublie, je pense au suivant.
La bande-son
27. Si votre livre était un disque, lequel serait-il ?
Rubber Soul, The Beatles.
28. Quel morceau pourrait passer pendant le générique d'ouverture ?
Le Temps de l‘amour, Françoise Hardy.
29. Et pendant le générique de fin ?
In My Life, The Beatles ou In Between Days, The Cure.
30. Quelle chanson connaissez-vous tellement par cœur qu'elle fait désormais partie de vous ?
Ode to My Family,The Cranberries.
31. Quel artiste auriez-vous aimé voir sur scène à n'importe quelle époque, morts compris ?
John Lennon.
32. Quel disque avez-vous tellement écouté qu'il est associé à une période précise de votre vie ?
Nina Hagen (son premier album).
33. Votre plaisir musical légèrement honteux — celui que vous défendrez quand même jusqu'à la mort ?
La variétoche française des années 70.
34. Trois morceaux pour accompagner la lecture de votre livre ?
Dirty Old Town, The Pogues, 1985.
La Belle Vie, Sacha Distel, 1962.
Jukebox Babe, Alan Vega, 1980.
Votre bibliothèque, votre panthéon et vos mauvais goûts
35. Quel écrivain auriez-vous aimé avoir pour ami ?
Philippe Djian, Stephen King, John Irving.
36. Et lequel vous fascine mais aurait probablement été insupportable à fréquenter ?
Céline.
37. Le livre que vous offrez le plus souvent ?
Milena de Margarete Buber-Neumann ou Norwegian Wood de Haruki Murakami.
38. Un immense classique devant lequel vous restez totalement froid ?
À la recherche du temps perdu. Commencé, pas fini.
39. Un livre considéré comme mineur ou mauvais que vous adorez ?
Les polars de James Hadley Chase. J’en piquais à ma grand-mère avec d’autres, des Fleuve noir.
40. Vous pouvez voler une phrase à toute la littérature mondiale et prétendre qu'elle est de vous. Laquelle ?
L'homme vit au bord d'un gouffre dans lequel se précipite le présent [...]. Nous thésaurisons sur le passé, nous spéculons sur l'avenir, et nous gaspillons le présent si désespérément que nous prenons à peine conscience du fait que la vie, c'est le présent et uniquement le présent (Milena Jesenská).
Quelques choses sérieuses, sans avoir l'air d'y toucher
41. Qu'est-ce qui vous met encore en colère ?
Mes conneries.
42. Qu'est-ce qui vous émerveille encore ?
L’odeur du curry japonais qui mijote. La main de ma fille, la plus petite, dans la mienne. La certitude de ma femme que tout va bien se passer.
43. Sur quoi avez-vous complètement changé d'avis ces dix dernières années ?
Les rituels dont je me foutais et que je comprends mieux maintenant. Enlever ses chaussures et bien les ranger en entrant. Allumer une bougie dans une église pour quelqu’un.
44. Quelle époque auriez-vous aimé connaître — à condition évidemment de pouvoir en revenir ?
La fin du XIXe siècle, à Paris. 1899, même. On se prépare à l’Exposition universelle de 1900. Octave sort son fameux Jardin.
45. De quoi avez-vous peur de manquer ?
De temps.
46. Qu'est-ce que vous savez aujourd'hui que vous auriez aimé savoir à vingt ans ?
La vie est courte et peut s’arrêter. Paf.
Et Waiting for Hippies dans tout ça ?
47. Avant d'arriver chez Waiting for Hippies, quelle vie avait ce manuscrit ? Dormait-il dans un tiroir, circulait-il déjà, l'aviez-vous proposé ailleurs ?
J’ai proposé des ébauches que je croyais finies. Certaines nouvelles ont été envoyées à pas mal de maisons d’édition, j’ai une collection de lettres de refus.
48. Vous souvenez-vous de votre première réaction quand WFH vous a dit : « On veut publier votre livre » ?
Incrédulité et bonheur total car quand j’ai vu passer WFH sur insta je me suis dit : voilà une maison qu’il me plairait d’habiter.
49. Pourquoi avoir choisi de nous suivre dans l'aventure d'une maison qui démarre plutôt que d'attendre sagement qu'une vieille dame de l'édition vous ouvre sa porte ?
Fleur a lu mes histoires, en y passant du temps. Dans le détail, dans les virgules et dans les points. Elle les a aimées. Nos échanges m’ont touché, plus que je ne l’imaginais. Et attendre pourquoi faire ? Attendre qui ?
50. Qu'est-ce qui vous a plu — ou intrigué — chez Waiting for Hippies ?
L’image un peu décalée, rock, impertinente qui se dégageait. La folie de lancer une telle entreprise.
J’ai aimé la réactivité. Le hasard ou le coup de bol a fait qu’entre mon envoi et le premier retour, cela a été quasi immédiat. Comme dit Sting : Synchronicity.
L’enthousiasme, l’envie.
51. Maintenant que vous nous connaissez mieux : qu'est-ce qui vous a surpris chez WFH, en bien ou en mal ?
L’implication, la connaissance profonde du manuscrit. La connivence. La décision de faire ce métier autrement. Vraiment.
Un peu surpris de ne pas avoir échangé de vive voix au début.
Et après ?
52. Quand un livre est terminé, vous ressentez quoi : soulagement, manque, envie de ne plus jamais écrire ou besoin de recommencer immédiatement ?
Un vide ; et maintenant je fais quoi ? puis l’envie de commencer autre chose.
53. Est-ce qu'un autre livre est déjà en train de vous occuper l'esprit ?
Oui. J’attaque le chapitre huit, je ne sais pas si cela ira au bout ni même si c’est intéressant mais je continue.
54. Qu'est-ce que vous avez envie d'écrire maintenant que vous n'auriez pas eu envie — ou pas été capable — d'écrire il y a cinq ans ?
De vrais romans avec plein de personnages bizarres et des rebondissements dans tous les sens.
55. Si on se retrouve ici dans trois ans, qu'aimeriez-vous pouvoir nous raconter ?
Le présent m’occupe pas mal. Mais j’aimerais pouvoir dire que je viens de terminer le troisième bouquin et que j’en suis fier.
Avant de vous laisser partir
56. Votre livre est posé dans une librairie entre deux autres livres. Vous choisissez lesquels ?
Le mien pour me la péter.
57. Quel lecteur rêvez-vous secrètement de rencontrer ?
Je n’y pense pas, peut-être quelqu’un qui aurait aimé les personnages, les coins qu’ils traversent, pour qu’on en parle.
58. Quel est le plus beau compliment qu'on pourrait vous faire sur ce livre ?
« J’aimerais voir vos histoires sur grand écran. »
59. Maintenant qu'il ne vous appartient presque plus : qu'est-ce que vous aimeriez lui dire avant de le laisser partir ?
Fais attention en traversant la rue, ne prends pas froid et pense à moi.
60. Et finalement : qu'est-ce que vous attendez encore ?
Le jour suivant.


