L'auteur
Autoire El Siniya
Autoire, c'est le nom d'un village au cœur de la diagonale du vide. Un joli village avec son église et son manoir et sans office de tourisme. Vous tournez à angle droit sur une départementale et vous vous engagez sur une route de terre battue bétonnée qui serpente et là, tout au fond de cette unique voie d'accès, le village estampillé « Plus Beaux Villages de France » d'Autoire ; au milieu d'un cirque : quelques maisons disséminées, une rivière douce traverse des bancs d'herbe, derrière un bois avec encore plus au fond une cascade. Le paysage se ferme en haut par son « château des Anglais » encastré dans la falaise. Bucolique et pastoral prennent à Autoire leur illustration. Au milieu de la place à la fontaine, comme à l'accoutumée, son monument aux morts de la guerre 14-18. Une dizaine de gars inscrits dessus. Je pense souvent à ces couillons de la vie quand j'écris. Ils sont morts dans les tranchées du Nord. Je viens de Lille. C'est chez moi, j'y sens là-bas mes os. On peut dire qu'un endroit est chez toi quand c'est pas de l'espace que t'as mais du temps, plus de l'urbanisme mais des souvenirs quand t'y marches. N'empêche que j'aurais pas aimé y laisser et mes os et mes derniers souvenirs dans le Nord mis en tranchée. Un jour, ces gars avaient reçu leur ordre de mobilisation, eux qui n'étaient sans doute jamais sortis des environs de ce paradis. Direction la gare, un train vers la caserne, l'attirail et une petite formation histoire que les généraux aient bonne conscience, puis un autre train, une journée sur les rails et on finit dans la tranchée avec trois litres de vin dans la gourde pour tenir le coup jusqu'au droit à se retrouver sur le monument aux morts. Ça a dû être l'hallu pour eux. Rebelote pour la guerre de 39-45. J'écris la génération des petits-enfants de ces gars-là, nous qui naissons après l'apocalypse et génération qui doucement se dilue dans la virtualité d'Internet. Je dis ça, je dis rien. Je tente aussi d'écrire une chronique et une exégèse de l'islam à hauteur d'homme. Pour un musulman de notre siècle, tout ce qu'on a, c'est soit des listes de dogmes halal/haram longues comme un mode d'emploi pour construire un meuble Ikea ; soit une littérature du Moyen Âge magnifique mais trop agiographique pour pas trouver ça douteux. C'est mon côté El Siniya. Ça veut dire le plateau de thé. C'est aussi une chanson de Nass El Ghiwane. Car vous savez pourquoi en Occident on tourne sa cuillère dans le café dans un sens, admettons de gauche à droite, et en Orient à l'inverse, de droite à gauche ? Bah pour mélanger le sucre. Juste pour mélanger le sucre au café.


