Vous, d'abord
1. Si on enlève votre nom, votre métier et votre biographie officielle : vous êtes qui ?
Je vole d'emblée la phrase du merveilleux Gaston Chaissac J'ai, parfois, comme les petits oiseaux, des frayeurs inexplicables tellement elle me définit. Sinon, accessoirement, je suis la reine des créneaux, ce qui est pratique quand on habite une grande ville et je réussis très bien les farçous, des petits beignets de blettes, recette traditionnelle de l'Aubrac.
2. Quelle enfant étiez-vous ?
J'étais une enfant rêveuse, imaginative et très sensible.
3. Qu'est-ce qui vous a construite — ou abîmée — suffisamment pour que vous vous mettiez un jour à écrire ?
J'ai écrit ma première histoire à l'âge de 8 ans, elle se passait à Vache-Chine-Tong. Je crois que c'était une façon d’ancrer (encrer !) dans la réalité toutes les fictions qui m'habitaient. Mon père sculptait, beaucoup d'amis de mes parents faisaient de la peinture, du macramé, de la poterie, des vitraux. Je me suis construite dans cet univers où créer n'avait rien d'anormal. À 8 ans, rien encore ne m'avait abîmée.
4. Vous souvenez-vous du premier livre qui vous a vraiment fait quelque chose ? Pas nécessairement le meilleur : celui après lequel vous n'étiez plus tout à fait la même.
Je ne me souviens pas du titre. C'est un livre que j'avais emprunté à la bibliothèque, je devais avoir une dizaine d'années. Il racontait comment une fratrie de jeunes enfants orphelins arrivaient à survivre à la campagne avec leur unique vache. J’étais bouleversée par le drame qu'ils vivaient et fascinée par leur débrouillardise, comment ils arrivaient à vivre avec rien et surmonter l'épreuve qu'ils traversaient. J'adorais aussi cette vache qui me ramenait à ma grand-mère maternelle qui avait une petite ferme.
Ce livre qui rassemblait le deuil, la solidarité, la fraternité, la vie modeste a fait de moi la lectrice que je suis devenue. Je ne l’ai jamais oublié bien que j'ai du le rendre.
5. Et du premier livre qui vous a donné envie d'écrire ?
C'est venu pour consoler ma sœur. À la fin du conte de Blanche-Neige, elle sanglotait parce que Blanche neige abandonnait les
nains au profit du prince et de son château. Comme je n'ai jamais supporté de la voir malheureuse, j'ai écrit le soir même un épilogue où tout le monde, les torchons comme les serviettes, pouvaient vivre ensemble. Voilà où ça m'a menée !
6. Qu'est-ce que vous aimez chez les gens ?
J'aime les gens authentiques d'où qu'ils viennent, d'où qu'ils soient et où qu'ils aillent. Et j'aime aussi ceux qui me font rire.
7. Qu'est-ce que vous supportez très mal ?
Comme la banquise n'est pas en train de fondre, que le monde ne marche pas sur la tête, qu'il n'y a pas de fous furieux qui le gouvernent, que la misère est une idée, que les injustices, les inégalités sont réparées ( la liste est trop longue), je dirai : Les chaussures qui font mal aux pieds, glisser sur une crotte de chien et qu'un pigeon me fasse sur la tête.
8. Vous êtes plutôt nostalgique, inquiète du présent ou curieuse de ce qui arrive ?
Je suis curieuse du présent.
Maintenant, le livre
9. Pourquoi fallait-il que vous écriviez celui-là ?
Pour trouver un moyen de traverser le chagrin du deuil.
10. Vous souvenez-vous du moment précis où il a commencé à exister ?
Il a commencé sous une autre forme, dès les premières semaines après le décès de mon père, en peignant et écrivant sur de grands draps de lit anciens qui pendaient du plafond au sol. J'ai passé mon diplôme des Beaux-Arts avec ce travail.
11. Entre le livre que vous pensiez écrire au départ et celui qui existe aujourd'hui, que s'est-il passé ?
Il s'est passé 40 ans.
12. Quelle part de vous avez-vous mise dedans, y compris celle que personne ne saura reconnaître ?
J'y ai mis ma nécessité vitale de mettre en mot le cataclysme qui m'a frappée et mon rapport singulier au monde.
13. Y a-t-il quelque chose que vous avez osé écrire et que vous n’auriez jamais réussi à dire ?
Tout. Écrire est pour moi le moyen d'exprimer ce que je ne sais pas dire. Si j'avais su dire ce que je traversais, si j'avais trouvé les mots pour en parler alors le livre n'existerait pas.
14. Quel personnage vous ressemble le moins ? Et lequel vous ressemble beaucoup plus que vous ne voudriez l'admettre ?
Le personnage de la sœur est mon contraire tout en étant mon alter-ego. Je crois que celui qui me ressemble le plus est le petit singe. Il est là sans être vraiment là.
15. À quel moment de l'écriture avez-vous pensé : « Ah, merde, là il se passe quelque chose » ?
Je ne dis jamais de gros mots.
16. Et à quel moment avez-vous eu envie de tout foutre à la poubelle ?
Très souvent mais je le récupérais toujours avant que les éboueurs passent.
17. Quelle scène, quel passage ou quelle idée était là depuis le début et devait absolument survivre jusqu'au livre final ?
L'image de la cuisine en formica jaune dans laquelle le père sculpte, l'idée des cheveux blancs ainsi que la langue impactée par le choc de l'accident. C'était impossible de dire ce que je voulais dire sans ces trois idées.
18. Qu'est-ce qui a disparu en cours de route ?
Des références à l'art. Dans des versions précédentes, le personnage principal dialoguait notamment avec Louise Bourgeois.
19. Qu'aimeriez-vous que le lecteur ressente en refermant le livre — pas qu'il comprenne : qu'il ressente ?
Je voudrais qu'il ressente la même émotion que celle que j'ai eu en écrivant la dernière phrase. Un sentiment de liberté et de consolation.
20. Et qu'est-ce que vous ne voulez surtout pas lui expliquer ?
Je ne veux pas expliquer ce qui relève ou non de l’invention.
Votre petite cuisine
21. Vous écrivez comment : rituel obsessionnel, discipline militaire, chaos intégral, quand ça vient ?
Je n'ai pas de rituel, pas de discipline encore moins militaire. Je peux écrire n'importe où et au milieu de n'importe qui. Une porte se ferme à l'intérieur de ma tête ou plutôt, une chambre à soi s'ouvre, un lieu intime qui me coupe de l’autour.
22. Silence absolu ou musique ?
Tout me va.
23. Vous écrivez vite ou vous passez vingt minutes sur une virgule ?
Je peux, dans la même heure, faire les deux.
24. Il y a une heure, un endroit, une boisson, une cigarette, un objet sans lequel ça marche moins bien ?
Sans mon ordi c'est plus compliqué parce que je n'ai pas toujours un cahier sur moi et les tickets de caisse et les emballages sont moins adaptés.
25. Vous montrez ce que vous écrivez en cours de route ou personne n'a le droit d'approcher ?
Je ne partage rien des esquisses, des brouillons, des égarements, des échecs inhérents à la création. J'ai une certaine compassion pour ceux qui m'entourent !
26. Quand vous relisez vos textes anciens, vous avez envie de les défendre, de les réécrire ou de vous cacher sous la table ?
Je ne relis pas mes anciens textes. Ils sont rangés dans un carton dans mon atelier. Aussi lamentables ou réussis qu'ils soient, je leur dois beaucoup. C'est en les écrivant que j'ai appris à écrire.
La bande-son
27. Si votre livre était un disque, lequel serait-il ?
Je n'ai jamais pensé à ça mais je dirais une compilation improbable de Lou Reed, The Clash, Talking Heads, Patti Smith avec les chants de lutte du Chili, Jean Ferrat, Léo Ferré et Barbara.
28. Quel morceau pourrait passer pendant le générique d'ouverture ?
Parce que c'est beau à pleurer : « Ederlezi » de Goran Bregovic.
29. Et pendant le générique de fin ?
Parce que c'est de la pure poésie : « Comme si la terre penchait » de Christophe.
30. Quelle chanson connaissez-vous tellement par cœur qu'elle fait désormais partie de vous ?
Parce qu'elle raconte les vacances que ma famille aurait pu avoir « La ballade du mois d'août 75 » de Charlélie Couture.
31. Quel artiste auriez-vous aimé voir sur scène à n'importe quelle époque, morts compris ?
Tellement de morts et de vivants que j'aurais aimé ou aimerais voir, la liste est vraiment impossible.
32. Quel disque avez-vous tellement écouté qu'il est associé à une période précise de votre vie ?
À l'adolescence, j'écoutais en boucle sur mon pick up : Selling England by the pound de Génésis, Kaya de Bob Marley et Rust never sleeps de Neil Young. Ils sont indissociables comme s'ils formaient un seul et même disque tant ils ramènent chacun le parfum du patchouli et la tapisserie tout en ramage de ma chambre. J'ai encore les 33 tours.
33. Votre plaisir musical légèrement honteux — celui que vous défendrez quand même jusqu'à la mort ?
Je n'ai pas honte de mes plaisirs.
34. Trois morceaux pour accompagner la lecture de votre livre ?
Le vent, la mer et les oiseaux.
Votre bibliothèque, votre panthéon et vos mauvais goûts
35. Quel écrivain auriez-vous aimé avoir pour ami ?
Je pense que la compagnie de Jacques Prévert m'aurait enthousiasmée.
36. Et lequel vous fascine mais aurait probablement été insupportable à fréquenter ?
Marguerite Duras pour qui j'ai eu une véritable passion dans ma jeunesse. Et pas de doute, elle aurait été insupportable !
37. Le livre que vous offrez le plus souvent ?
Petit bleu et Petit jaune de Leo Lionni.
38. Un immense classique devant lequel vous restez totalement froide ?
Ulysse de James Joyce dont j'ai seulement lu les 45 premières pages une dizaine de fois sans jamais pouvoir aller plus loin.
39. Un livre considéré comme mineur ou mauvais que vous adorez ?
Le plus souvent, c'est le contraire. Des critiques dithyrambiques, usant de superlatifs à n'en plus finir et le livre ne me touche pas.
40. Vous pouvez voler une phrase à toute la littérature mondiale et prétendre qu'elle est de vous. Laquelle ?
C'est une phrase de Louise Bourgeois qui n'est pas considérée comme une écrivaine bien qu'elle ait toujours écrit. « Chaque jour,
il faut renoncer au passé ou l'accepter. Si l'on n'arrive pas à l'accepter, alors on devient sculpteur ». J'aurais pu l'écrire au sujet de
mon père , c'est pourquoi elle me remue autant le cœur.
Quelques choses sérieuses, sans avoir l'air d'y toucher
41. Qu'est-ce qui vous met encore en colère ?
Cette question me met en colère ! Il y a tant de choses de par le monde qui ne peuvent que nous mettre en colère ! Non ?
42. Qu'est-ce qui vous émerveille encore ?
J'ai une capacité quasi enfantine d'émerveillement. Je suis très sensible aux petits riens, à la banalité qui fait le quotidien, qui le transforment parfois en poésie. Et puis, la nature m’émerveille profondément. J'ai une relation très forte avec elle. Elle permet aussi de ressentir à quel point nous sommes minuscules, elle remet les choses à leur place.
43. Sur quoi avez-vous complètement changé d'avis ces dix dernières années ?
Sur l'idée qu'aucune maison d'édition ne me publierait jamais.
44. Quelle époque auriez-vous aimé connaître — à condition évidemment de pouvoir en revenir ?
Celle où mes parents étaient des enfants pour pouvoir les porter dans mes bras.
45. De quoi avez-vous peur de manquer ?
D’eau.
46. Qu'est-ce que vous savez aujourd'hui que vous auriez aimé savoir à vingt ans ?
Ne perds pas ton temps autour de ce flipper. Impose ta chance, va vers ton risque.
Et Waiting for Hippies dans tout ça ?
47. Avant d'arriver chez Waiting for Hippies, quelle vie avait ce manuscrit ? Dormait-il dans un tiroir, circulait-il déjà, l'aviez-vous proposé ailleurs ?
Quand la dizaine de maisons d'édition à qui je l'ai envoyé l'ont refusé, je l'ai rangé dans le carton où sommeillent mes autres manuscrits. Voilà un nouveau loir ! Adoptez le comme il se doit ! J'ai dit.
48. Vous souvenez-vous de votre première réaction quand WFH vous a dit : « On veut publier votre livre » ?
Il était tard. Mon coeur battant m'empêchait de me coucher et de dormir.
49. Pourquoi avoir choisi de nous suivre dans l'aventure d'une maison qui démarre plutôt que d'attendre sagement qu'une vieille dame de l'édition vous ouvre sa porte ?
Parce que je sais pertinemment que les vieilles dames n'ouvrent pas la porte aux inconnus et que le plus souvent formatées, ces vieilles dames manquent d'un grain de folie et de courage. De plus, je trouve exaltant de participer à une naissance.
50. Qu'est-ce qui vous a plu — ou intrigué — chez Waiting for Hippies ?
En premier, le nom! Moi qui ai passé les weeks-end de mon enfance et adolescence sur le Larzac, ce mot ricoche dans mes souvenirs, il a une résonnance très particulière et puis le manifeste de la maison qui correspond à mes valeurs m'a séduite, l’idée que je me fais d'une maison d'édition à taille humaine et humaine.
51. Maintenant que vous nous connaissez mieux : qu'est-ce qui vous a surpris chez WFH, en bien ou en mal ?
La pertinence et l’intelligence des retours, les échanges, la prise en compte de l'avis de l'auteur, la fluidité des relations, comment on avance ensemble, cherche ensemble, discute ensemble, rit ensemble m'ont étonnée. C'est allé très vite, de façon très naturelle.
Et après ?
52. Quand un livre est terminé, vous ressentez quoi : soulagement, manque, envie de ne plus jamais écrire ou besoin de recommencer immédiatement ?
Je ressens le besoin de le partager. Qu'il aille vers les autres. Qu'il entre chez eux. Qu'il me quitte.
53. Est-ce qu'un autre livre est déjà en train de vous occuper l'esprit ?
Plusieurs, oui.
Mon esprit tricote sans cesse des textes, l'écharpe est très très longue.
54. Qu'est-ce que vous avez envie d'écrire maintenant que vous n'auriez pas eu envie — ou pas été capable — d'écrire il y a cinq ans ?
Peut-être aller rouvrir les cartons et voir ce que la terre de tous mes textes oubliés ou endormis peut enfanter.
55. Si on se retrouve ici dans trois ans, qu'aimeriez-vous pouvoir nous raconter ?
Que le monde va mieux.
Avant de vous laisser partir
56. Votre livre est posé dans une librairie entre deux autres livres. Vous choisissez lesquels ?
Je le dépose dans les bras d'Annette Messager et de Christian Boltanski.
57. Quel lecteur rêvez-vous secrètement de rencontrer ?
Secrètement personne. Je rêve de rencontrer tous mes futurs lecteurs.
58. Quel est le plus beau compliment qu'on pourrait vous faire sur ce livre ?
Qu'on aie envie de l’offrir.
59. Maintenant qu'il ne vous appartient presque plus : qu'est-ce que vous aimeriez lui dire avant de le laisser partir ?
Ne crains rien.
60. Et finalement : qu'est-ce que vous attendez encore ?
Je n'attends pas, je vis.


