Vous, d'abord
1. Si on enlève votre nom, votre métier et votre biographie officielle : vous êtes qui ?
Quelqu’un qui observe, qui écoute et qui tente de pas se prendre trop au sérieux .
2. Quel enfant étiez-vous ?
Plutôt observateur, turbulent et en même temps extrêmement timide. Je me cachais du mondes des adultes. J’aimais déjà les films, les copains et les gens qui semblaient venir d’un autre monde. Je n’étais pas forcément celui qui faisait le plus de bruit. J’écoutais surtout.
3. Qu'est-ce qui vous a construit — ou abîmé — suffisamment pour que vous vous mettiez un jour à écrire ?
Je ne sais pas si quelque chose m’a suffisamment abîmé pour que j’écrive si ce n’est que je suis né gaucher et que ma grand-mère, ancienne directrice d’école, a obligé mes parents à rectifier ce qu’elle considérait comme une « tare ».
Donc à l’arrivée gaucher contrarié suivi d’une grande dyslexie et dysorthographie, une scolarité semée d’embûches qui vous pousse à puiser au fond de vous pour survivre tout au long de votre parcours.
En revanche, beaucoup de choses m’ont suffisamment marqué pour que j’aie envie de les raconter. Les rencontres surtout. Et la sensation assez étrange que certaines personnes disparaissent de votre vie sans vraiment en disparaître totalement.
4. Vous souvenez-vous du premier livre qui vous a vraiment fait quelque chose ? Pas nécessairement le meilleur : celui après lequel vous n'étiez plus tout à fait le même.
La Peste d’Albert Camus qui m’a donné le goût et l’envie de lire.
5. Et du premier livre qui vous a donné envie d'écrire ?
Mon Chien stupide de John Fante.
6. Qu'est-ce que vous aimez chez les gens ?
Leur spontanéité, leur curiosité, leur l’humour, leur intelligence.
7. Qu'est-ce que vous supportez très mal ?
La bêtise, la violence gratuite et les gens trop sûrs d’eux.
8. Vous êtes plutôt nostalgique, inquiet du présent ou curieux de ce qui arrive ?
Un peu nostalgique, forcément. Mais je préfère être curieux et optimiste. La nostalgie est agréable à petites doses.
À forte dose, ça devient une maison de retraite.
Maintenant, le livre
9. Pourquoi fallait-il que vous écriviez celui-là ?
Parce que Dom était resté quelque part dans ma tête pendant toutes ces années. Que j’avais déjà commencé il y a plus de trente ans à noter des choses dans un cahier. Je ne savais pas très bien quoi en faire. Puis j’ai compris que je n’avais pas envie de raconter seulement une époque ou la musique. J’avais envie de raconter ce que certaines rencontres peuvent vous apporter.
10. Vous souvenez-vous du moment précis où il a commencé à exister ?
Oui bien sûr avec une idée très simple : retrouver Dom et cette époque musicale extrêmement riche que j’avais tenté de raconter à travers plusieurs versions de scénarios de films. Il était nécessaire pour moi de reprendre ce travail et de la restituer dans une époque que j’avais vécue intensément.
11. Entre le livre que vous pensiez écrire au départ et celui qui existe aujourd'hui, que s'est-il passé ?
Beaucoup de moi et de nombreuses versions. Le livre a rencontré Waiting For Hippies qui a su transformer ces fragments de vie en un roman.
12. Quelle part de vous avez-vous mise dedans, y compris celle que personne ne saura reconnaître ?
Beaucoup de choses viennent de mon regard. Certaines situations, certaines musiques, certains lieux. Mais Léo n’est pas moi. Je me suis servi de souvenirs, de sensations et de personnes réelles pour fabriquer quelque chose qui appartient désormais à la fiction.
13. Y a-t-il quelque chose que vous avez osé écrire et que vous n’auriez jamais réussi à dire ?
Probablement tout ce qui concerne le désir, les ambiguïtés et les choses que l’on ne dit pas aux gens qu’on aime. L’écriture permet parfois de regarder une émotion sans avoir à lui trouver immédiatement une explication.
14. Quel personnage vous ressemble le moins ? Et lequel vous ressemble beaucoup plus que vous ne voudriez l'admettre ?
Dom me ressemble beaucoup moins que Léo en apparence. Et probablement beaucoup plus que je ne voudrais l’admettre dans certaines obsessions. Mais je tiens à cette distance : Dom reste Dom.
15. À quel moment de l'écriture avez-vous pensé : « Ah, merde, là il se passe quelque chose » ?
Quand j’ai compris que le livre n’était plus vraiment un livre sur la musique. Qu’Hérouville, les disques, le cinéma et les années 80-90 devenaient finalement le décor d’une histoire beaucoup plus intime.
16. Et à quel moment avez-vous eu envie de tout foutre à la poubelle ?
Plusieurs fois. Mais je dirais à la quatrième version où Fleur m’a poussé encore dans mes retranchements. Écrire un roman est une excellente manière de découvrir toutes les bonnes raisons de ne pas écrire de roman.
17. Quelle scène, quel passage ou quelle idée était là depuis le début et devait absolument survivre jusqu'au livre final ?
Hérouville. Et toutes les scènes à Pau où Dom transmet quelque chose à Léo sans jamais avoir l’air de lui transmettre quoi que ce soit.
18. Qu'est-ce qui a disparu en cours de route ?
Beaucoup de choses. Des anecdotes, des références musicales, des scènes qui me plaisaient mais qui ralentissaient le récit. C’est probablement le plus difficile : accepter de supprimer quelque chose qu’on aime parce que le livre, lui, n’en a plus besoin. J’aurais aimé garder la scène dans le train qui part en vrille.
19. Qu'aimeriez-vous que le lecteur ressente en refermant le livre — pas qu'il comprenne : qu'il ressente ?
Suis-je un Dom ou ai-je rencontré un personnage comme lui ?
20. Et qu'est-ce que vous ne voulez surtout pas lui expliquer ?
Ce qu’il doit ressentir. J’ai déjà passé suffisamment de temps à essayer de comprendre moi-même ce que je racontais.
Votre petite cuisine
21. Vous écrivez comment : rituel obsessionnel, discipline militaire, chaos intégral, quand ça vient ?
Quand je peux. Le soir tardivement ou vers six heures du matin. Je note aussi beaucoup quand je me promène, des idées, des réflexions, des situations…
22. Silence absolu ou musique ?
Silence absolu. Parfois, il vaut mieux éviter d’écouter The Cure quand on écrit sur The Cure.
23. Vous écrivez vite ou vous passez vingt minutes sur une virgule ?
Je peux écrire vite. Puis passer plusieurs jours à relire un chapitre Et parfois découvrir trois jours plus tard que c’est pas bon.
24. Il y a une heure, un endroit, une boisson, une cigarette, un objet sans lequel ça marche moins bien ?
Pas vraiment de rituel. Mais le café est une donnée assez stable de l’équation et mon Mac portable dans mon salon.
25. Vous montrez ce que vous écrivez en cours de route ou personne n'a le droit d'approcher ?
J’ai besoin d’aller assez loin dans le texte avant de supporter qu’un autre regard d’ami entre dedans.
26. Quand vous relisez vos textes anciens, vous avez envie de les défendre, de les réécrire ou de vous cacher sous la table ?
J’essaie de ne pas trop les relire. C’est une forme d’hygiène mentale.!
La bande-son
27. Si votre livre était un disque, lequel serait-il ?
Disintegration de The Cure
28. Quel morceau pourrait passer pendant le générique d'ouverture ?
Love Like Blood de Killing Joke, forcément.
29. Et pendant le générique de fin ?
Avalon de Roxy Music
30. Quelle chanson connaissez-vous tellement par cœur qu'elle fait désormais partie de vous ?
A Forest. Elle est liée à une époque, à une rencontre et à la découverte de tout un monde.
31. Quel artiste auriez-vous aimé voir sur scène à n'importe quelle époque, morts compris ?
David Bowie
32. Quel disque avez-vous tellement écouté qu'il est associé à une période précise de votre vie ?
Diamond Life de Sade
33. Votre plaisir musical légèrement honteux — celui que vous défendrez quand même jusqu'à la mort ?
Je ne suis pas certain d’avoir honte de mes goûts musicaux. J’ai peut-être simplement quelques dossiers Mais j’ai un faible pour Spacer de Sheila.
34. Trois morceaux pour accompagner la lecture de votre livre ?
Trois seulement ! Je m’insurge ! Il en faudrait un par chapitre !
Enfin… Pour jouer le jeu ; en plus des deux mentionnés :
A Forest , The Cure.
Let’s dance, David Bowie.
Week-end à Rome, Etienne Daho.
Votre bibliothèque, votre panthéon et vos mauvais goûts
35. Quel écrivain auriez-vous aimé avoir pour ami ?
Pascal Jardin
36. Et lequel vous fascine mais aurait probablement été insupportable à fréquenter ?
Pascal Jardin
37. Le livre que vous offrez le plus souvent ?
Le mien Caribou Maore ou Sous le vent des promesses.
38. Un immense classique devant lequel vous restez totalement froid ?
Belle du Seigneur d’Albert Cohen
39. Un livre considéré comme mineur ou mauvais que vous adorez ?
J’ai toujours eu une faiblesse pour les œuvres qui ont été regardées de travers par les gens, mais je dirais Pulp de Bukowski et puis j’adore la couverture de ce roman.
40. Vous pouvez voler une phrase à toute la littérature mondiale et prétendre qu'elle est de vous. Laquelle ?
L’enfance c’est le point d’eau. On y revient toujours. Pascal Jardin (La Guerre à neuf ans)
Quelques choses sérieuses, sans avoir l'air d'y toucher
41. Qu'est-ce qui vous met encore en colère ?
L’injustice, les gens qui utilisent leur position pour humilier quelqu’un qui ne peut pas leur répondre.
42. Qu'est-ce qui vous émerveille encore ?
Une chanson que je n’avais jamais entendue. Un film qui me surprend encore. Une rencontre avec quelqu’un qui vous donne envie de voir le monde autrement. Mon chien qui n’est pas stupide, mes enfants, ma compagne.
43. Sur quoi avez-vous complètement changé d'avis ces dix dernières années ?
Sur le temps. Je pensais qu’il fallait toujours courir après. Maintenant je trouve surtout qu’il faudrait apprendre à mieux le regarder .
44. Quelle époque auriez-vous aimé connaître — à condition évidemment de pouvoir en revenir ?
Aucune en particulier. Je suis très bien dans mon époque.
45. De quoi avez-vous peur de manquer ?
De temps bien sûr. De perdre la curiosité et d’argent faut pas se mentir
46. Qu'est-ce que vous savez aujourd'hui que vous auriez aimé savoir à vingt ans ?
Que certaines rencontres prennent des années avant de révéler ce qu’elles ont changé en nous.
Et Waiting for Hippies dans tout ça ?
47. Avant d'arriver chez Waiting for Hippies, quelle vie avait ce manuscrit ? Dormait-il dans un tiroir, circulait-il déjà, l'aviez-vous proposé ailleurs ?
Il existait plus ou moins dans ma tête. J’avais commencé à écrire des choses dans un carnet il y a plus de 30 ans. Il a d’abord pu circuler dans les mains de deux amis qui avaient senti un ton intéressant et puis bien sûr j’ai eu quelques contacts d’éditeurs auxquels je n’ai pas donné suite.
48. Vous souvenez-vous de votre première réaction quand WFH vous a dit : « On veut publier votre livre » ?
J’ai probablement relu le message deux à trois fois car le oui définitif n’est pas arrivé tout de suite, même si je sentais qu’il n'était pas passé inaperçu.
49. Pourquoi avoir choisi de nous suivre dans l'aventure d'une maison qui démarre plutôt que d'attendre sagement qu'une vieille dame de l'édition vous ouvre sa porte ?
Parce que j’ai préféré l’énergie d’une maison qui construit quelque chose à l’idée de rejoindre une machine déjà installée.
50. Qu'est-ce qui vous a plu — ou intrigué — chez Waiting for Hippies ?
L’impression qu’il y avait une vraie envie autour du texte et une certaine liberté de ton. Le nom de la maison n’était pas mal non plus et semblait bien correspondre à ce roman.
51. Maintenant que vous nous connaissez mieux : qu'est-ce qui vous a surpris chez WFH, en bien ou en mal ?
Le niveau d’implication. Je ne m’attendais pas forcément à ce que le texte soit autant travaillé avec moi.
Et après ?
52. Quand un livre est terminé, vous ressentez quoi : soulagement, manque, envie de ne plus jamais écrire ou besoin de recommencer immédiatement ?
Un mélange de soulagement et de vide. Et surtout l’envie de ne plus toucher au texte pendant quelques semaines. Mais c’est dur je pense toujours que je peux faire mieux.
53. Est-ce qu'un autre livre est déjà en train de vous occuper l'esprit ?
Oui. Mais ça sera d’abord une BD qui devrait sortir en juin 2027 autour de malédictions des 27 sur laquelle je travaille depuis trois ans.
54. Qu'est-ce que vous avez envie d'écrire maintenant que vous n'auriez pas eu envie — ou pas été capable — d'écrire il y a cinq ans ?
Un thriller politique.
55. Si on se retrouve ici dans trois ans, qu'aimeriez-vous pouvoir nous raconter ?
On vit une belle aventure ensemble.
Avant de vous laisser partir
56. Votre livre est posé dans une librairie entre deux autres livres. Vous choisissez lesquels ?
Entre un nouveau roman de JP Dubois et un nouveau numéro de la revue Schnock.
57. Quel lecteur rêvez-vous secrètement de rencontrer ?
Quelqu’un qui me dise : « Je suis Dom. »
58. Quel est le plus beau compliment qu'on pourrait vous faire sur ce livre ?
Qu’un lecteur me dise qu’il a pensé à quelqu’un de son passé en refermant le livre.
59. Maintenant qu'il ne vous appartient presque plus : qu'est-ce que vous aimeriez lui dire avant de le laisser partir ?
Au roman ?
Vis ta vie et rend les lecteurs heureux.
60. Et finalement : qu'est-ce que vous attendez encore ?
Des « encore ! »
De revoir Dom.


