Vous, d'abord
1. Si on enlève votre nom, votre métier et votre biographie officielle : vous êtes qui ?
Ah ah… La terrible question que voilà. C’est MA question du moment pour laquelle je n’aurai eu aucune réponse il y a quelques mois. Depuis, j’ai écrit. Un mauvais roman. Je n’ai toujours pas de réponse précise. Mais j’ai des éléments de réponses ( lacunaires, imprécis, mouvants ). Je suis donc en construction peut-être même en Re-construction. Alors pour répondre, parce qu’il le faut, je dirai : En CHANTIER.
2. Quelle enfant étiez-vous ?
La petite fille que j’ai été habite toujours chez moi. Nous cohabitons, elle et moi, dans un plus grand appartement, mais nous sommes encore très proches. Extraordinairement inquiète, sombre, elle peut paniquer, mais comme elle a compris que seuls l’esprit et l’humour pouvaient la prémunir du désespoir et de la solitude, elle vit, rit, danse avec fureur.
Je la regarde grandir avec tendresse. Je tente parfois de l’assagir. J’ai aussi vieilli. Mais je l’encourage toujours à continuer.
Vivre. Avec fureur.
3. Qu'est-ce qui vous a construite — ou abîmée — suffisamment pour que vous vous mettiez un jour à écrire ?
Je me suis toujours raconté des histoires.
Quand nous parlions de la petite fille que j’étais, je lui ai beaucoup raconté d’histoires pour la rassurer la nuit. Quand j’ai eu mes enfants, les histoires — les miennes, celles des autres, les leurs — ont toujours eu une place considérable dans nos vies.
La fiction est un miroir pour le réel. Elle permet de l’interroger, de s’en amuser, de le dépasser et parfois de le réinventer. Surtout, de le supporter. Les histoires aident à réenchanter nos vies.
Un jour, j’ai tellement aimé l’histoire que je racontais que j́'ai voulu écrire un livre.
Pour que les autres puissent, à leur tour, raconter mon histoire et se l’approprier.
4. Vous souvenez-vous du premier livre qui vous a vraiment fait quelque chose ? Pas nécessairement le meilleur : celui après lequel vous n'étiez plus tout à fait le même.
La Bicyclette bleue, de Régine Desforges.
J’ai 8 ans. Un après-midi désœuvré, je tourne en rond dans l’appartement. Errance maussade qui me conduit jusqu’à la bibliothèque familiale. D’un doigt, je trace les tranches apparentes. Rien. Y a rien. D’une main, je les attrape pour juger de leur couverture. Là, derrière la première rangée — je n’ai jamais su, et je me suis bien gardée de poser la question, si on l’avait caché pour son caractère trop osé ou parce qu’on le jugeait littérairement mineur — bref, je tombe sur ce vélo.
Aimantée par ce sens de la fresque populaire et une écriture au goût de sexe suave, Régine, chair amie, je te dois mes premiers émois littéraires, d’une force jamais inégalée.
Certains sont Charlie. Je suis Régine.
5. Et du premier livre qui vous a donné envie d'écrire ?
Le Polygame solitaire, de Brady Udall.
L’histoire d’un patriarche de l’Église mormone, Golden Richards, à la tête d’une famille de quatre épouses et de vingt-huit enfants, dont les tribulations nous amènent à le considérer autrement, alors même que sa situation de départ nous le rendait condamnable.
Un bijou de drôlerie et de mélancolie. L’intelligence de ce livre réside dans son dispositif : la restitution si juste de la tension psychologique, inhérente à l’humanité, d’un personnage plongé dans une situation absurde.
Faire ressentir la beauté, le tragique et la drôlerie d’une existence en brisant les chaînes de nos idées reçues, de notre bon goût affirmé. J’aime les livres qui me forcent à déplacer mon regard, à penser contre moi.
C’est là ce qui m’anime quand j’écris.
6. Qu'est-ce que vous aimez chez les gens ?
Qu’ils me surprennent. Qu’ils me sortent de moi.
7. Qu'est-ce que vous supportez très mal ?
Le mensonge. La mauvaise foi. La tiédeur. L’évidence.
8. Vous êtes plutôt nostalgique, inquiète du présent ou curieuse de ce qui arrive ?
Je ne suis pas nostalgique. J’ai aimé le croire pendant longtemps, je goûtais la légende que la nostalgie drainait dans son sillage. Si je dois me montrer sincère, je ne le suis pas ou peu.
D’ailleurs, j’ai de plus en plus de mal avec la littérature qui en fait son fonds de commerce, avec l’idée du « c’était mieux avant », le véritable sous-entendu étant : « je suis mieux que vous ». Car oui, être nostalgique d’une époque ou de son passé écarte de fait ceux qui ne les ont pas connus. Les glorifier revient à nier le présent.
Croire que le futur sera toujours meilleur, affliction progressiste dont je me défends cordialement, est une autre marotte.
Quelle position me reste-t-il ?
Tenter d’habiter un présent imparfait ?
Oui. C’est la troisième voie. Sur laquelle je chemine cahin-caha.
Maintenant, le livre
9. Pourquoi fallait-il que vous écriviez celui-là ?
Pour me réparer. Je sais que la tension thérapeutique pour un livre peut être perçue comme un écueil mais je n’ai pas eu le choix. Cela s’est imposé à moi.
J’aspire à me perdre d'avantage vers la fiction pour mes prochains projets.
10. Vous souvenez-vous du moment précis où il a commencé à exister ?
Non, oui. Mon mauvais roman a connu plusieurs naissances.
Comme c’est un livre qui en renferme un autre, il y a déjà deux naissances pour chacune des histoires… Après la symbiose des deux récits, leur mariage évident, a pris corps dans le regard de Fleur, mon éditrice, qui m’a permis de faire vivre l’articulation de ces deux romans pour n’en faire qu’un.
Troisième Naissance.
Là, j’ai senti que je donnais vie à un autre roman.
11. Entre le livre que vous pensiez écrire au départ et celui qui existe aujourd'hui, que s'est-il passé ?
Oulàlà… Une cascade de choses. Des essais, des refus, des abandons, des reprises, une rencontre…
Ce mauvais roman n’est que déviation, changement de direction, bifurcation… Il m’a fait prendre la tangente.
Et j’aime ça.
J’aime ce que nous sommes devenus ensemble.
12. Quelle part de vous avez-vous mise dedans, y compris celle que personne ne saura reconnaître ?
Mon côté bouseux.
J’ai une tendresse particulière pour le monde agricole. Breton. Finistérien de surcroît. Quand je rentre, là-bas sera toujours chez moi. Je parle avec un fort accent, mes tournures de phrases sont contaminées par la syntaxe bas-bretonne. Et je suis capable de m’accouder des heures à un comptoir pour parler des grandes marées et de la saison des patates. Je peux le faire dans un rade de la baie de Goulven ou sur le port de Brest.
J’aime cette ambiance caleuse, houblonnée, terrienne, pragmatique, qui peut basculer dans la folie d’une bourlingue à travers bars.
Des figures comme Olivier de Kersauson et Miossec me référencent.
13. Y a-t-il quelque chose que vous avez osé écrire et que vous n’auriez jamais réussi à dire ?
Je pense avoir dit à mon père que je l’aimais. Quand même. ( À lire avec l’accent Brestois)
J’ai cité de Kersauson, Miossec ; je pourrais le faire également pour lui. Il s’inscrit dans la lignée de ces figures finistériennes, mâles, qui ont attrapé le mal.
Cette souffrance infinie, que ces mecs ressentent dans ce bout du monde, les pousse à tout brûler ou à partir.
14. Quel personnage vous ressemble le moins ? Et lequel vous ressemble beaucoup plus que vous ne voudriez l'admettre ?
Sur le papier, Muhammad, le chef des migrants.
En y réfléchissant, j’ai beaucoup plus de points communs avec lui qu’avec d’autres personnages.
Nous avons en partage le déracinement, le souci de nos proches à distance et leur poids dans nos vies respectives. Le volontarisme comme arme à tout.
15. À quel moment de l'écriture avez-vous pensé : « Ah, merde, là il se passe quelque chose » ?
Jamais et tout le temps.
16. Et à quel moment avez-vous eu envie de tout foutre à la poubelle ?
Jamais. J’ai eu envie de laisser tomber. Mais pas d’effacer quoi que ce soit.
Comme dans la vie. J’interromps, je laisse mais le définitif m’est difficile.
17. Quelle scène, quel passage ou quelle idée était là depuis le début et devait absolument survivre jusqu'au livre final ?
Comment survivre à la perte ? Une question depuis toujours.
18. Qu'est-ce qui a disparu en cours de route ?
Beaucoup de colère. Et il en reste, imaginez !
19. Qu'aimeriez-vous que le lecteur ressente en refermant le livre — pas qu'il comprenne : qu'il ressente ?
Du dépaysement, et pas seulement géographique…
20. Et qu'est-ce que vous ne voulez surtout pas lui expliquer ?
Sa vie. La vie. J’ai horreur des donneurs de leçons.
Votre petite cuisine
21. Vous écrivez comment : rituel obsessionnel, discipline militaire, chaos intégral, quand ça vient ?
Tous les jours. Le soir. Je suis très laborieuse. Je crois dans le progrés par la répétition de l’effort. J’ai la peur absolue de perdre le fil. Donc je m’astreins à quelques phrases sauf situation exceptionnelle.
22. Silence absolu ou musique ?
Alors musique, évidemment. Mais je sens un déplacement depuis quelques mois… Le silence se fait de plus en plus présent.
23. Vous écrivez vite ou vous passez vingt minutes sur une virgule ?
J’écris lentement mais sûrement.
24. Il y a une heure, un endroit, une boisson, une cigarette, un objet sans lequel ça marche moins bien ?
Le soir face à mon ordinateur avec un thé au lait.
25. Vous montrez ce que vous écrivez en cours de route ou personne n'a le droit d'approcher ?
Je raconte par bribes. Je lis des extraits à mes proches. Très proches.
26. Quand vous relisez vos textes anciens, vous avez envie de les défendre, de les réécrire ou de vous cacher sous la table ?
Je les relis peu. Tout dépend. Dans mon premier roman, il y des passages que j’aime toujours énormément, d’autres, mon dieu, que je juge plats.
La bande-son
27. Si votre livre était un disque, lequel serait-il ?
The New Noise Theology, Refused.
28. Quel morceau pourrait passer pendant le générique d'ouverture ?
New Noise, Refused.
29. Et pendant le générique de fin ?
The Greatest, Cat Power.
J’aime énormément cette chanteuse et ce titre malgre qu’il soit sur-connu. Ce morceau colle assez bien à la fin de ce roman.
30. Quelle chanson connaissez-vous tellement par cœur qu'elle fait désormais partie de vous ?
Get It Together, Beasties Boys.
31. Quel artiste auriez-vous aimé voir sur scène à n'importe quelle époque, morts compris ?
Je ne suis pas très concert et de moins en moins. Je mixais avant. Pour moi un artiste existe d’abord en disque par un enregistrement.
32. Quel disque avez-vous tellement écouté qu'il est associé à une période précise de votre vie ?
Impossible de répondre. Plein. Trop.
33. Votre plaisir musical légèrement honteux — celui que vous défendrez quand même jusqu'à la mort ?
Shame on you, Ophelie Winter.
34. Trois morceaux pour accompagner la lecture de votre livre ?
New Noise, Refused.
Le générique des équêtes de l’inspecteur Maigret, période Jean Richard
Toxic, Britney Spears.
Votre bibliothèque, votre panthéon et vos mauvais goûts
35. Quel écrivain auriez-vous aimé avoir pour ami ?
J’en connais quelques-uns, d’écrivains, et beaucoup ne donnent pas envie d’être leur amie.
36. Et lequel vous fascine mais aurait probablement été insupportable à fréquenter ?
Un peu bateau mais Bukowski, je pense.
37. Le livre que vous offrez le plus souvent ?
Le mien.
L.A Artificial, Hélène Maurice.
38. Un immense classique devant lequel vous restez totalement froid ?
Y en a beaucoup. Belle de jour de Kessel par exemple.
39. Un livre considéré comme mineur ou mauvais que vous adorez ?
Je suis très friande d’une auteur australienne, star des gondoles de supermarché, Liane Moriarty. Je vais encore me faire arrêter par la police du bon goût, des chics. Tant pis. Je paierai l’amende.
40. Vous pouvez voler une phrase à toute la littérature mondiale et prétendre qu'elle est de vous. Laquelle ?
Alors là, je n’en sais rien. Je suis nulle en dictons, phrases célèbres et autres aphorisme.
Je m’en rappelle très mal et déteste ceux qui les servent comme des petits fours sur des plateaux d’argent.
Quelques choses sérieuses, sans avoir l'air d'y toucher
41. Qu'est-ce qui vous met encore en colère ?
Je suis colère. Donc beaucoup de choses.
42. Qu'est-ce qui vous émerveille encore ?
Les mystères de ceux qui m’entourent. Tous les secrets qui n’appartiennent qu’à eux et qui les rendent si singuliers.
43. Sur quoi avez-vous complètement changé d'avis ces dix dernières années ?
Sur moi.
44. Quelle époque auriez-vous aimé connaître — à condition évidemment de pouvoir en revenir ?
Je n’en sais rien. J’ai une formation d'historienne qui me pousse à ne pas romancer le passé mais à l’examiner selon des règles.
45. De quoi avez-vous peur de manquer ?
De temps.
46. Qu'est-ce que vous savez aujourd'hui que vous auriez aimé savoir à vingt ans ?
Qu’on ne ne sait jamais rien avec certitude. Ou peut-être seulement ça.
Et Waiting for Hippies dans tout ça ?
47. Avant d'arriver chez Waiting for Hippies, quelle vie avait ce manuscrit ? Dormait-il dans un tiroir, circulait-il déjà, l'aviez-vous proposé ailleurs ?
Quand j’ai proposé le manus’ à Fleur, il n’existait qu’à moitié. Il n’était pas fini. Je l’ai fini, dans son regard en quatre mois.
48. Vous souvenez-vous de votre première réaction quand WFH vous a dit : « On veut publier votre livre » ?
Je vois un mail, tardif — pour une fois, je suis la reine pour les rater — avec pour objet : « Ton contrat d’édition ».
J’ai débarqué dans la chambre de mes enfants. On a fait quelques blagues pour cacher notre joie, puis je suis allée dans la chambre qu’occupe ma mère quand je suis chez elle.
Elle m’a demandé :
« C’est le livre où tu dis que je suis une mauvaise mère ? »
« Oui. Mais pas que. Je dis aussi que je t’aime. »
Elle a fermé les yeux puis :
« Même si ce n’est pas vrai, je suis fière de toi. Tu comprendras que je ne l’achète pas. »
Je l’ai embrassée pour sa nuit.
49. Pourquoi avoir choisi de nous suivre dans l'aventure d'une maison qui démarre plutôt que d'attendre sagement qu'une vieille dame de l'édition vous ouvre sa porte ?
Parce que j’ai aimé le regard de WFH sur mon travail et que j’adore les aventures.
50. Qu'est-ce qui vous a plu — ou intrigué — chez Waiting for Hippies ?
Le travail éditorial. La ligne de la maison.
51. Maintenant que vous nous connaissez mieux : qu'est-ce qui vous a surpris chez WFH, en bien ou en mal ?
L’authenticité des rapports que noue la maiosn avec ses auteurs. L’envie, réelle, de les défendre à partir d’un vrai coup de coeur.
Et après ?
52. Quand un livre est terminé, vous ressentez quoi : soulagement, manque, envie de ne plus jamais écrire ou besoin de recommencer immédiatement ?
Là, je suis pressée de reprendre un projet de biographie que j’ai laissé de coté pour terminer le Mauvais Roman.
53. Est-ce qu'un autre livre est déjà en train de vous occuper l'esprit ?
Oui, celui-lâ même. Et d’autres histoires aussi…
54. Qu'est-ce que vous avez envie d'écrire maintenant que vous n'auriez pas eu envie — ou pas été capable — d'écrire il y a cinq ans ?
Une biographie.
55. Si on se retrouve ici dans trois ans, qu'aimeriez-vous pouvoir nous raconter ?
C’est l’histoire d’un type….
Avant de vous laisser partir
56. Votre livre est posé dans une librairie entre deux autres livres. Vous choisissez lesquels ?
Je laisse le choix au libraire.
Quand bien mëme, j’ai du mal avec la prescription littéraire.
57. Quel lecteur rêvez-vous secrètement de rencontrer ?
Tous et très nombreux. ( 😉)
58. Quel est le plus beau compliment qu'on pourrait vous faire sur ce livre ?
Je suis très mal à l’aise avec les compliments. ‘J’ai bien aimé.’ Ça me va déjà.
59. Maintenant qu'il ne vous appartient presque plus : qu'est-ce que vous aimeriez lui dire avant de le laisser partir ?
Qu’est-ce que t’es mauvais ! Mais je t’aime ainsi.
60. Et finalement : qu'est-ce que vous attendez encore ?
Tout. Je veux TOUT.


